Claudio Vitari and Federico Pigni (2008)
De la localisation des experts à leur e-Localisation : 5 cas de continuité organisationnelle
AFME, L’Association Francophone de Management Electronique, Grenoble 28-29 mars 2008.
De la localisation des experts à leur e-Localisation : 5 cas de continuité organisationnelle
Résumé :
La connaissance joue un rôle central dans les théories organisationnelles, notamment dans
la théorie “knowledge-based view of the firm”. Mais, l’accroissement de l’attention envers
la connaissance par les organisations ne détermine pas automatiquement les résultats attendus.
D’autre part, les Systèmes de Gestion des Connaissances (SGC) ne favorisent pas toujours
les transferts de connaissance parmi les individus, car la plupart des SGC ont des
fonctionnalités relatives à la gestion des documents, plutôt que des fonctionnalités qui stimulent
la localisation des experts au sein de l’organisation afin de promouvoir le transfert
de connaissance parmi les individus. L’utilisation des TIC pour la e-Localisation des experts,
avec les « Systèmes d’Information de Localisation des Experts » devrait faciliter la
localisation des individus afin qu’ils puissent aider à la résolution d’un problème donné.
Nous explorerons dans cinq organisations différentes, la localisation traditionnelle des experts,
et la e-Localisation, grâce aux TIC, et nous décrirons les solutions rencontrées et leur
utilisation. Ces cas d’entreprise nous révèlent l’importance des solutions informelles et traditionnelles
de localisation des experts, par rapport à la e-Localisation qui n’est presque pas
utilisée, et de l’inclusion de cette dernière dans le système de mémoire transactive existant.
En outre, nous montrerons que le passage d’une pratique de localisation des experts à une
pratique d’e-Localisation des experts se réalise graduellement dans la continuité organisationnelle,
cependant on constate aussi une absence d’utilisation de la e-localisation dans
certaines organisations.
Enfin nous constaterons que souvent des équilibres entre e-Localisation et localisation traditionnelle
s’opèrent dans les organisations et conduisent à un empilement des solutions,
comme énoncé dans la théorie du millefeuille.
Abstract :
The knowledge is gaining a central role within the organization theories, such as in the
knowledge based-view theory of the firm. Nevertheless, the increasing attention and investment
to leverage the knowledge does not often produce the expected results. Moreover,
the Knowledge Management Systems regularly do not promote the knowledge
transfers between the individuals, as they have almost exclusively functionalities for the
document management, instead of functionalities stimulating the recommending of the
experts and the subsequent knowledge transfer. The exploitation of ICT for enhancing
the e-Recommending of the experts, through the Expert Recommending Information
Systems, is expected to facilitate the identification of the colleagues who are supposed to
have the knowledge required to solve the problem at hand.
This study explores in five organisations the traditional and informal recommending of
experts and the e-Recommending of experts, through the ICT support. This work presents
the description of the found solutions and their use by the employees. The five case
studies show the importance of the traditional and informal recommending in contrast
to the little use of the ICT tools and the inclusion of these ICT tools among the external
memories of the existing transactive memory system. Moreover, the evolution from the
recommending to the e-Recommending, when the e-Recommending is actually used, is
smooth and gradual.
Finally, the study allowed the observation of a balanced used of the recommending and
the e-Recommending, which determined a juxtaposition of different solutions like described
in the “millefeuille” theory.
Mots clés et Key-words:Expert, Localisation des experts, Gestion des Connaissances, théorie de millefeuille, théorie
du système de mémoire transactive
Expert, Expert Recommending, Knowledge Management, “millefeuille” theory, transactive
memory system
1. Introduction
La connaissance joue un rôle centrale dans les théories organisationnelles, notamment dans
la théorie “knowledge-based view of the firm” (Grant 1996) en tant que source d’avantage
concurrentiel durable (Nonaka 1991; Viginier, Paillard et al. 2002; Bounfour 2003). Dans
l’optique d’en obtenir cet avantage, les entreprises tentent de former leurs membres sur la
base des connaissances existantes dans l’organisation, à travers le transfert de connaissance,
car moins coûteux que d’en créer de nouvelles (Nonaka 1994; Smith and McKeen
2003).
Plusieurs études démontrent que la capacité de transfert de connaissance contribue positivement
à la performance globale de l’entreprise aussi bien pour les entreprises de services
(Darr, Argote et al. 1995; Baum and Ingram 1998) que pour les entreprises industrielles
(Galbraith 1990; Epple, Argote et al. 1996). Mais, l’accroissement de l’attention envers la
connaissance par les organisations ne détermine pas automatiquement les résultats espérés
(Alavi and Leidner 1999; Alavi and Leidner 2001). Alavi et Leidner rapportent les résultats
de différentes enquêtes qui ont évalué que « la majorité des organisations croient que la majeure
partie de la connaissance dont ils ont besoin existe dans leur organisation, mais que le
processus de reconnaissance de son existence, de sa localisation et, enfin, de son exploitation
reste problématique » (Cranfield University 1998) ou complètement « inaccessible »
(Gazeau 1998). De plus, le transfert de connaissance parmi les individus semble permettre
le transfert de la connaissance considérée difficile à communiquer, mais de très grande valeur
pour l’organisation (Bishop 2000; Cross and Baird 2000; Yimam-Seid and Kobsa
2003).
Toutefois, les Systèmes de Gestion des Connaissances (SGC) ne favorisent pas toujours les
transferts de connaissance parmi les individus, car la plupart des SGC ont des fonctionnalités
relatives à la gestion des documents, plutôt que des fonctionnalités qui stimulent la reconnaissance
de la connaissance des autres membres ou qui promeuvent le transfert de
connaissance parmi les individus (Nabeth, Angehrn et al. 2003; Yimam-Seid and Kobsa
2003). Cette pratique évite le coût et le risque liés à la mise en commun de la connaissance
organisationnelle au sein d’un répertoire central du SI, qui serait alors, comme le souligne
Stewart (Stewart 1997) voué, à terme, à l’échec.
Sambamurthy et Subramani (Sambamurthy an Subramani 2005) et Haldin-Herrgard
(Haldin-Herrgard 2003) montrent que sous certaines conditions, les individus rencontrent
des problèmes dans la localisation des personnes détenant la connaissance qu’ils recherchent
afin de résoudre les problèmes qu’ils rencontrent ou afin de prendre une décision. Ces
problèmes peuvent être interprétés à la lumière de la théorie du système de mémoire transactive
(Wegner 1986). Les difficultés dans la localisation des personnes détenant une certaine
connaissance montrent une apparente faiblesse dans le système de mémoire transactive
existant et donc l’importance managériale de la compréhension des causes de ces faiblesses
et des solutions envisageables. De même Sambamurthy et Subramani soulignent
que « la recherche est nécessaire pour comprendre les processus sociaux, cognitifs et technologiques
à travers lesquels les chercheurs de connaissance trouvent » les experts.
Cohérent avec la métaphore de la connaissance en tant que capital intangible et transférable
seulement par l’intervention humaine, les Technologies de l’Information et de la Commu
nication (TIC) peuvent jouer un rôle important dans ce processus de transfert en permettant
2. Cadre Conceptuel
2.1 Théorie du système de mémoire transactive
Le système de mémoire transactive (en anglais « transactive memory system ») est un « ensemble
de systèmes de mémoires individuelles en association avec la communication qui se
réalise entre ces individus » (Wegner 1986).
Cette théorie se base sur la distinction entre la mémoire interne et la mémoire externe et sur
le fait que les individus utilisent alternativement les deux types de mémoire pour encoder
les nouvelles connaissances. Un individu peut encoder une nouvelle connaissance interne
par l’absorption et le catalogage de la dite connaissance dans sa propre mémoire pour une
future extraction et utilisation. Cependant, ce même individu peut encoder la nouvelle
connaissance dans une mémoire externe, comme dans des registres, des ouvrages, ou dans
la mémoire d’autres individus. Dans ce dernier cas, l’individu encode seulement, dans sa
mémoire interne une description du domaine de cette nouvelle connaissance (une sorte
d’étiquette) et sa localisation, mais il n’encode pas cette nouvelle connaissance en tant que
telle.
Un système de mémoire transactive se développe naturellement grâce aux interactions entre
les individus : ainsi avec le temps, les membres de ce système discernent de plus en plus
précisément qui sont les experts dans les différents domaines de connaissance. Par ailleurs,
la direction influence, consciemment ou inconsciemment, le système de mémoire transactive
qui s’est développé jusqu’à lors, à travers ses interventions sur l’organisation (Wegner
1986).
Le système de mémoire transactive est donc l’ensemble des mémoires internes et externes
des individus et des communications qui existent entre eux pour l’encodage, le catalogage
et l’extraction de connaissance (Nevoa and Wand 2005). Enfin, si la connaissance a été encodée
dans la mémoire d’un autre individu, un transfert de connaissance doit alors être réalisé
par l’individu qui détient cette connaissance vers celui qui en a besoin, afin que ce
dernier puisse en bénéficier.
2.2 Le transfert de connaissance
Le transfert de connaissance est défini comme la communication de connaissance par un
individu, sa réception et son application par un autre individu (Ko, Kirsch et al. 2005; Lin,
Geng et al. 2005; Maier, Hadrich et al. 2005; Lichtenstein and Hunter 2006). Cette définition
est une simplification du processus effectif de transfert de connaissance. En effet, la
connaissance doit être transformée en données, afin d’être transmise à travers un canal de
communication de type physique. Le destinataire interprète les données et intègre le communiqué
à sa connaissance existante (Maier, Hadrich et al. 2005 page 7).
De surcroît, le transfert de connaissance est possible dès que l’émetteur et le récepteur disposent
de quelques connaissances communes (Nonaka and Takeuchi 1995). La connaissance
commune la plus importante est un langage commun, ce qui signifie le partage du même
code d’interprétation à différents niveaux : syntaxique, sémantique, pragmatique. De manière
similaire, d’autres connaissances communes liées par exemple, à une formation commune
ou à une activité professionnelle commune peuvent exister.
Le transfert de connaissance dépend également de la motivation du détenteur à transférer sa
connaissance (Gupta and Govindarajan 2000) et de la volonté du récepteur d’activer ses
processus cognitifs pour prêter attention à la connaissance transférée (Vance 1997). Le degré
de mobilité de la connaissance dépend par ailleurs de la capacité d’absorption du récepteur
(Cohen and Levinthal 1990; von Hippel 1994; Lichtenstein and Hunter 2006) et du degré
d’appropriation possible de la connaissance transmise (Levin, Klevorick et al. 1987;
Teece 1987).
2.3 La Gestion des Connaissances
Au niveau organisationnel, la prise en compte des variables du transfert de connaissance est
centrale pour l’obtention d’un avantage concurrentiel durable, comme le révèle la théorie
« knowledge-based view of the firm » (Grant 1996). Selon cette théorie, les organisations
ont pour tâches principales dans leur Gestion des Connaissances de : coordonner le transfert
et l’intégration des connaissances entre les individus avec différentes connaissances
spécialisées, à l’intérieur de l’organisation même et de protéger la connaissance des transferts
non contrôlés vers l’extérieur de l’organisation.
Dans le domaine multidisciplinaire de la Gestion des Connaissances, cette étude s’inscrit
dans la perspective qui prévoit que les organisations peuvent intervenir dans la Gestion des
Connaissances, par exemple au moyen de Systèmes de Gestion des Connaissances (Maier,
Hadrich et al. 2005). Néanmoins, avec la métaphore de la connaissance en tant que capital
intangible, nous avons déjà postulé que les individus sont les seuls agents capables de développer,
transférer et opérationnaliser la connaissance (Grant 1996; Sutton 2001). C’est seulement
à travers les processus humains de construction du sens, de prise de décision et
d’érudition, que la connaissance est activée, développée, renouvelée (Choo 1998; Belmon
do 2003). Par conséquent, nous pressentons que les Systèmes de Gestion des Connaissances
(SGC) peuvent être une aide et un soutien au transfert de connaissance mais ne peuvent
en aucun cas se substituer à l’homme, en effet le transfert de connaissance reste une tâche
exclusivement humaine.
2.4 Les Systèmes de Gestion des Connaissances
La description de la Gestion des Connaissances et la présentation des variables relatives au
transfert de connaissance ouvrent la porte de la compréhension du support que les Systèmes
d’Information peuvent offrir au système de mémoire transactive, au transfert de connaissance
et à la Gestion des Connaissances.
En reprenant les affirmations de la théorie de la « knowledge-based view of the firm », les
Systèmes d’Information qui supportent la Gestion des Connaissances peuvent modérer la
relation de causalité entre les caractéristiques de l’organisation et notamment le système de
mémoire transactive ainsi que l’avantage concurrentiel (Wade and Hulland 2004).
Les Systèmes d’Informations sont des systèmes qui « traitent les informations à travers la
combinaison de six types d’opérations différentes : collecte, transmission, stockage, récupération,
manipulation, représentation des informations » (Alter 1999). Cette recherche adopte
une définition des Systèmes d’Information qui inclut les individus, avec l’information,
les outils et les procédures dans les SI (Alter 1999; De Marco 2000), en ligne avec la tradition
sociotechnique en SI (Pisoni 1979; Pontiggia 2001 page 10). La présence des individus
détermine la possibilité pour les SI de supporter les processus dans lesquels la connaissance
est impliquée. Enfin, trois types principaux de SI peuvent être identifiés selon leur degré de
formalisation (Martinez 2004 page 116): informels, formels avec support papier et formel
avec support électronique.
Les Systèmes d’information, qui supportent la Gestion des Connaissances, sont nommés
Systèmes de Gestion des Connaissances (en anglais « Knowledge Management Systems »)
(Alavi and Leidner 2001). Ce support est possible grâce aux aides apportées par ces systèmes
à la communication des connaissances et la récupération des informations dans les
domaines de connaissance des membres de l’organisation. Parmi les outils qui aident la
communication des connaissances, nous trouvons : la messagerie électronique, les services
de messagerie instantanée, la vidéo et la télé conférence, les bulletins électroniques, les
groupes de discussion électroniques et les forums électroniques (Cranfield University
1998). Parmi les outils qui facilitent la récupération des informations dans les domaines de
connaissance d’autrui, nous listons : la cartographie des connaissances, les répertoires organisationnels
et les répertoires de profils du personnel (O'Dell and Grayson 1998; Huber
2001), que nous regroupons sous le nom de Systèmes d’Information de Localisation des
Experts.
2.5 Les Systèmes d’Information de Localisation des Experts
En suivant la définition des Systèmes d’Information proposée précédemment, le Système
d’Information de Localisation des Experts est un type de Système d’Information qui collecte,
transmet, stocke, récupère, manipule, présente les informations dans les différents domaines
de connaissance des individus. Ce support à la Gestion des Connaissances est obtenu
en conseillant les individus qui sont supposés posséder une connaissance spécifique,
demandée par un utilisateur.
Afin d’éviter le débordement en information de l’utilisateur, ces systèmes doivent seulement
proposer un sous-ensemble bien défini d’individus. En général les systèmes
d’information qui proposent, parmi toutes les entités stockées, un sous-ensemble qui à pour
but de satisfaire les besoins de chaque utilisateur, peuvent être rassemblés sous le nom de
« Systèmes d’Information de Localisation » (en anglais « Recommender Information Systems
») (Resnick and Varian 1997 ; Adomavicius and Tuzhilin 2005). La localisation peut
prendre en compte différents types d’entités, comme des formations (Linton and Schaefer
2000), ou des livres (Linden, Smith et al. 2003). Dans le cas où la localisation s’intéresse
aux individus (McDonald 2003; Plu, Agosto et al. 2004; Vignollet, Plu et al. 2005), supposés
posséder la connaissance demandée par l’utilisateur, les Systèmes d’Information de Localisation
sont déclinés, pour la plupart, avec le terme « Localisation d’Expertise » ( en anglais
« Expertise Recommender ») (McDonald and Ackerman 2000; Yimam-Seid and Kobsa
2000), ou « Localisation des Experts » (en anglais « Expert Recommendation »)
(Yukawa and Kasahara 2001). Dans le texte qui va suivre, le terme « Localisation des Experts
» sera utilisé pour définir tous les Systèmes d’Information qui indiquent à l’utilisateur,
les individus qui sont supposés posséder la connaissance spécialisée dont il a besoin.
Enfin, cette étude préfère adopter une perspective orientée sur le service offert (le Service
de Localisation des Experts) plutôt que sur le système lui-même (le Système d’Information
de Localisation des Experts), comme proposé par Allison et Jonquet (Allison, Cerri et al.
2005; Jonquet and Cerri 2005) et par Markus (Markus 2001), car le destinataire du transfert
de connaissance peut ne pas être capable d‘exprimer clairement son besoin de connaissance
(la connaissance recherchée) et ne connaît pas exactement la connaissance qu’il va recevoir.
A partir de cette revue de la littérature, le reste de l’article présente l’étude empirique sur le
SLE.
3. Méthodologie et cas
La volonté d’étudier les SLE et leur intégration dans les systèmes de mémoire transactive
nous a conduits à choisir une méthodologie qualitative exploratoire d’étude de cas. Différents
types de données sur le SLE ont été recueillies au moyen d’une observation directe et
à partir de sources d’information secondaires.
Toute la recherche empirique a été appliquée dans différents contextes suivant les spécifications
définies par Yin pour les cas multiples, avec réplication théorique (Yin 2002). La
sélection des cas a été conduite avec comme objectif de sélectionner des cas présentant différentes
caractéristiques, spécifiquement du SLE, tout en respectant le cadre théorique de
référence.
Selon les critères définis précédemment, cinq cas ont été retenus et décrits par la suite, dans
lesquels nous avons constaté la présence d’un SLE informel à coté du SLE informatique
3.1 NSS
NSS est une filiale italienne d’une entreprise internationale spécialisée en conseil informatique
qui offre services et solutions informatiques, intégration des systèmes, délocalisation,
infrastructures et des technologies de serveurs. Ces spécialisations sont exploitées sur six
marchés verticaux : services financiers, secteur publique, communications, transports, commerce
et media.
Le chiffre d’affaires global en 2005 atteint les 5800 millions de dollars avec 37.000 employés
dans plus de 100 pays. La filiale italienne compte environ 550 employés, qui sont
localisés dans trois établissements à Milan, Rome et Naples.
3.2 MM
MM est un consortium en cours de réalisation entre trois composantes d’enseignement supérieur
en Management localisées dans la même ville française, ainsi que leurs trois centres
de recherche respectifs. Les membres du consortium font de la recherche et de
l’enseignement dans les cinq spécialités suivantes : comptabilité et contrôle de gestion, finance,
gestion des ressources humaines, marketing et systèmes d’information. Les principaux
axes de recherche sont les suivants : gestion de la technologie, gestion de la filière
agro-alimentaire, innovation et entreprenariat. Le consortium compte environ 110 étudiants
en doctorat et 100 docteurs, répartis parmi les trois composantes.
3.3 FST
FST est une filiale italienne d’une entreprise internationale qui offre services, produits et
solutions pneumatiques dans le monde entier. L’entreprise offre son expertise principalement
pour le développement, la production, la vente et la personnalisation des composants
pneumatiques et les logiciels inhérents aux machines employées dans les chaines de production.
En plus de cette offre, l’organisation propose une grande variété de services de
formation, d’apprentissage, des cours en pneumatique et plus généralement en management.
Le chiffre d’affaires global en 2005 atteint les 1400 millions d’euros avec 10.000 employés
dans plus de 50 pays. La filiale italienne emploie environ 180 employés, localisés dans cinq
établissements à Milan, Padova, Torino, Bologna et San Benedetto del Tronto (Ascoli Piceno).
La filiale italienne a créé une société contrôlée, la FST ETC, qui est spécialisée dans
le domaine de la formation. FST ETC dispose de très peu d’employés mais elle utilise largement
des travailleurs indépendants : enseignants et consultants.
Les deux organisations partagent les mêmes bâtiments et certains employés travaillent pour
les deux organisations en même temps. C’est pourquoi, dans l’étude, les deux organisations
ont été considérées comme un seul cas, le cas FST.
3.4 BESR
BESR est la division Recherche d’une entreprise internationale dans le secteur du petit
équipement domestique, qui opère dans plus de 120 pays. L’entreprise offre son expertise
principalement pour le développement, la production, la vente d’articles culinaires, de cuisson
électrique, de préparation des aliments et des boissons, du soin de la personne, du soin
du linge, de l’entretien des sols et du confort domestique.
Le chiffre d’affaires global en 2005 atteint les 2600 millions d’euros avec 14.000 employés.
La division Recherche emploie environ 150 chercheurs, localisés pour la plupart sur différentes
implantations en France. Néanmoins une minorité d’employés se trouve hors de
France, dans d’autres pays européens, comme l’Allemagne, ou extra-européens, comme le
Brésil.
3.5 ESCC
ESCC est la fonction d’assistance technique téléphonique d’une entreprise internationale
dans le secteur électrique. L’entreprise offre son expertise sur les cinq continents, principalement
pour le développement, la production, la vente de produits, services et solutions
dans les métiers de distribution électrique, des automatismes et contrôles, et de l’énergie
sécurisée.
Le chiffre d’affaires global en 2005 atteint les 12 milliards d’euros avec 90.000 employés.
La fonction d’assistance technique téléphonique emploie environ 100 salariés, qui sont localisés
sur une dizaine de sites différents et repartis en trois niveaux d’expertise. Le premier
niveau répond aux questions basiques des clients et les orientent vers un technicien de niveau
supérieur lorsque le problème dépasse leurs compétences. Le second niveau répond à
des questions techniques qui permettent aux clients de prendre connaissance du fonctionnement
complet du produit offert. Le troisième niveau répond aux questions
d’accompagnement des clients dans des démarches d’approfondissement et de spécialisation.
4. Résultats
Pour chaque cas nous reporterons une synthèse de nos observations sur la forme du SLE
informatique, du SLE informel et sur leur utilisation par les employés.
4.1 NSS
4.1.1 SLE informatique
Le module du PGI pour l’évaluation du personnel et pour l’enregistrement des curriculum
vitae des employés sont les principales sources d’information sur les domaines de connaissance
du personnel. Ces données sont stockées dans un répertoire central auquel les supérieurs
et les membres du département des Ressources Humaines peuvent accéder. Les supérieurs
peuvent chercher et naviguer parmi les CV et les évaluations de leurs collaborateurs,
tandis que les membres du département des Ressources Humaines peuvent chercher et naviguer
parmi les fiches de tout le personnel. En revanche, les employés n’ayant pas de collaborateur
sous leur responsabilité, ne peuvent en aucun cas accéder à ces informations.
4.1.2 SLE informel
Différentes sources d’information sur les domaines de connaissance existent, comme les
répertoires informatiques partagés et les échanges électroniques d’information. Au delà de
ça, l’organisation favorise activement le développement de la cohésion et de la confiance
parmi ses employés à travers des réunions et des rencontres périodiques qui ont l’effet aussi
d’améliorer le système de mémoire transactive :
« Ces réunions sont organisées assez fréquemment à l’intérieur de la société, afin de savoir
qui fait quoi, sur quels projets on a travaillé, pour éviter de faire une compartimentation
hermétique parmi les différentes unités de l’organisation. ‘‘Moi, je fais ça ! Toi, tu travailles
avec cette équipe là ! Tu fais cette chose là en plus !’’ C’est très bien d’entretenir un réseau
afin que le personnel sache où trouver les connaissances dont il a besoin. Et cela pas
seulement pour les responsables, mais pour tout le monde, les développeurs, les managers
de bases de données, les architectes, etc. »
La perception finale des employés est effectivement une bonne connaissance de leurs collègues
et de leurs domaines de connaissances :
« Grosso modo, on connaît les ressources ‘humaines’ et surtout on connaît les responsables
qui savent si telle ressource est accessible ou pas »
« Tout le monde se connaît »
Enfin, nous avons constaté que l’organisation n’exerce aucun contrôle significatif sur ces
échanges d’information et donc cette information sur les domaines de connaissance est librement
fournie par les collègues et les supérieurs.
4.1.3 Utilisation du SLE
L’utilisation du SLE informatique est restreinte selon la responsabilité des individus. Les
supérieurs hiérarchiques ont accès aux informations qui concernent leurs collaborateurs
uniquement. Ils peuvent donc localiser les experts exclusivement à l’intérieur de leur domaine
de responsabilité. Ainsi, les employés n’ayant pas de subordonné n’ont pas accès au
SLE. Il en va autrement pour le personnel du département Ressources Humaines en effet,
tous ont la possibilité d’utiliser le SLE et de lancer des recherches sur l’ensemble des employés
de NSS.
De plus, les supérieurs utilisent rarement les SLE informatiques, car ils préfèrent utiliser le
SLE informel, en demandant directement aux collègues et aux membres du département
Ressources Humaines.
« Rarement, avant de me renseigner auprès de mes collègues, j’utilise le ‘SLE informatique’
»
« En général, on fait ‘la localisation des experts’ de manière informel »
Cette préférence est justifiée par les employés par la taille réduite des effectifs de cette organisation
« Il est clair que si nous étions 1000 au lieu que 200, alors oui, on ne se connaîtrait pas tous
et donc on aurait plus besoin d’accéder à un système formel et ainsi localiser par ce moyen
qui sont les experts »
Enfin, le SLE informel est la seule solution possible pour tout le reste du personnel de NSS
qui n’a pas accès au SLE informatique ainsi les questions pour la localisation des experts
sont dirigés en général vers les supérieurs directs et vers les collègues les plus proches.
4.2 MM
4.2.1 SLE informatique
Des solutions différentes et séparées pour la collecte d’information sur les domaines de
connaissance des individus existent dans les composantes et les centres de recherche, comme
des feuilles Excel, dans un centre de recherche, ou des pages web, dans un autre centre
de recherche. La récupération de ces informations est accomplie par la navigation parmi les
feuilles et les pages web, mais il n’y a pas un moteur de recherche spécifique.
4.2.2 SLE informel
Différentes sources d’information sur les domaines de connaissance existent, les principales
sont les résultats des activités de recherche et d’enseignement et la participation aux réunions.
L’organisation incite les échanges d’information à travers la proposition régulière
de réunions et en laissant libre les individus de se rencontrer et de partager leurs connaissances,
sans restriction.
4.2.3 Utilisation du SLE
L’utilisation du SLE informatique sous forme de feuille Excel est limité uniquement aux
autres membres du même centre de recherche et il s’avère que son utilisation est très réduite
:
« Est-ce que j’ai déjà accédé ? Non ! »
De même, l’utilisation du SLE informatique sous forme de pages web d’un autre centre de
recherche, même s’il est publiquement accessible par tout le monde, n’a pas plus de succès.
Le SLE informel est la solution privilégiée pour la localisation des experts :
« Quelqu’un ma dit : je connais quelqu’un qui travaille chez Sanofi. Il m’a donné son numéro
de téléphone et je l’ai appelé »
« Elle m’avait donné le nom d’une personne qui travaillait ici »
« Et au fur et à mesure que j’expliquais mes problèmes, Paul qui était à coté, m’a dit :
‘‘ Tiens je sais que Marie avait ce genre de problème, demande lui si elle peut t’aider »
« Je lui dis de voir quelqu’un, un collègue »
« Je les envoie chez les collègues qui sont plus experts »
4.3 FST
4.3.1 SLE informatique
Le module du PGI pour l’évaluation du personnel collecte les informations sur les domaines
de connaissance. Ces données sont stockées dans un répertoire central. Tous les employés
peuvent naviguer dans la carte organisationnelle à l’intérieur de ce répertoire central,
mais seulement les supérieurs peuvent voir aussi les résultats de l’évaluation du personnel
et les CV. Les collaborateurs, sans aucune responsabilité de direction, accèdent exclusivement
au nom de l’employé à la position sélectionnée dans la carte organisationnelle.
4.3.2 SLE informel
Différentes sources d’information sur les domaines de connaissance existent, comme les
répertoires électroniques, les échanges d’informations parmi le personnel. La particularité
de cette organisation est la publication d’un magazine interne qui chaque mois publie une
description des domaines de connaissance des nouvelles embauches et qui facilite
l’intégration dans le système de mémoire transactive des nouveaux arrivants. A coté de cette
initiative, la récupération de l’information sur les domaines de connaissance est obtenue
en demandant librement aux collègues ou aux supérieurs, voire à la maison mère.
4.3.3 Utilisation du SLE
L’utilisation du SLE informatique chez FST est différente selon les droits d’accès aux informations
enregistrées. Les employés affirment l’utilisation du SLE informatique :
« J’utilise le ‘SLE informatique’».
Toutefois, le SLE informel est beaucoup plus utilisé :
« La solution informelle reste aujourd’hui la solution gagnante »
Spécifiquement, les employés se renseignent auprès de leurs supérieurs, pour la localisation
des experts, comme déclare un de ces dirigeants :
« Il m’arrive très souvent de jouer le rôle de point de rencontre entre la demande et l’offre
d’experts et d’être interpellé pour donner des informations sur où trouver des experts »
Cette pratique est reproduite à tous les niveaux de la hiérarchie avec un constant élargissement
de l’extension de la recherche d’experts, jusqu’au niveau mondial, comme relève le
PDG de la filiale italienne :
« Je suis interpellé souvent pour donner des informations sur l’expert capable d’accomplir
une certaine tâche au niveau international ».
4.4 BESR
4.4.1 SLE informatique
Le module Expertises Internes de l’intranet de l’entreprise est expressément conçu pour faciliter
l’accès aux experts et aux informations sur les domaines de connaissance des collègues
de la division Recherche. Les données décrivant les domaines de connaissance prennent
la forme de CV individuel pour chaque salarié et ces CV sont stockés dans un répertoire
central du module Expertises Internes. Tous les membres de la division Recherche peuvent
voir les CV et lancer des recherches textuels par mots-clés sur leur contenu afin
d’identifier les collègues ayants ces mots-clés dans leur CV.
4.4.2 SLE informel
Différentes sources d’information sur les domaines de connaissance existent avec une prépondérance
des échanges d’information parmi les membres de la même équipe de recherche.
En outre, le forum annuel de deux jours regroupant tout les chercheurs de la division
Recherche est très important, il permet de connaitre les domaines de connaissance des employés
qui ne font pas partie de la même équipe de recherche. L’organisation soutient ouvertement
ces échanges d’informations qui sont accomplis entre collègues et managers à
l’intérieur de la division Recherche.
4.4.3 Utilisation du SLE
L’utilisation du SLE informatique est rare et les utilisateurs potentiels justifient cette inutilisation
par le fait de connaître déjà les domaines de connaissance des collègues, sans avoir
eu à passer par cet outil informatique et par la faible précision de la solution existante dans
la localisation des experts. Néanmoins, le personnel de la division Recherche voit avec intérêt
mais aussi avec inquiétude la possibilité de laisser l’accès au module Expertises Internes
également au personnel d’autres départements. Cela permettrait d’étendre la base des
possibles experts pouvant être localisés dans les différents domaines, en rendant, selon certains
employés, l’application plus utile. Cependant, il est craint que l’accessibilité par le
personnel des autres départements puisse augmenter significativement les interpellations
entre collègues, jusqu’à en gêner certains.
4.5 ESCC
4.5.1 SLE informatique
Une application de CRM et une application de Gestion des Connaissances sont utilisées
pour l’identification des collègues pouvant répondre au besoin spécifique de chaque client.
Le système de CRM collecte le rapport de chaque réponse donné aux clients par chaque
technicien. Le système de Gestion des Connaissances reçoit les fiches techniques des produits
rédigées par des techniciens et validées par des non techniciens. Ces données sont
stockées dans une base de données accessible aux employés d’ESCC qui peuvent rechercher
les précédentes réponses et le fiches techniques et les auteurs relatifs. La présentation
des auteurs permet de cibler le potentiel expert capable de répondre à la question posé par
un client donné.
4.5.2 SLE informel
Différentes sources d’information sur les domaines de connaissance existent, comme les
susmentionnés répertoires électroniques. Mais c’est surtout l’échange d’informations parmi
le personnel du même niveau qui donne la base d’informations utilisées pour le SLE informel.
Ces échanges d’informations sont librement accomplis par les employés, sans interférence
de la part de l’organisation et la localisation des experts et demandée de manière informelle
aux collègues ou aux supérieurs appartenant surtout au même site géographique.
4.5.3 Utilisation du SLE
Bien que techniquement le SLE informatique existe et soit disponible, son utilisation pour
localiser les experts reste complexe, inefficace et donc pas utilisé du tout. Plusieurs utilisateurs
des applications logiciels qui intègrent le SLE informatique n’ont même pas connaissance
de ce service-là. Toutefois parmi les employés, le besoin d’un outil de localisation
des experts est ressenti comme important :
« Cela me permettrait d’en savoir plus sur mes collègues, surtout ceux qui sont sur la plate
forme de Rueil. Je poserais peut-être plus mes questions en fonction des compétences que
des affinités ».
« Quand je ne suis pas sûr d’une réponse, je pourrais chercher qui est le plus apte à
m’expliquer le problème du client et la solution à lui donner. Cela permettrait de mieux
connaître mes collègues. Et puis on ne pense pas toujours à appeler les personnes sur la plate
forme de Rueil mais peut être que ce système nous pousserait plus à le faire. »
Pour l’instant, seul le SLE informel est effectivement utilisé, avec toutefois une différence
très nette entre les différents sites géographiques : les employés ont des difficultés à localiser
les experts sur les autres sites. Au-delà de cette limite, la localisation des experts est une
pratique courante parmi les employés, surtout pour faire remonter au niveau supérieur les
questions techniques soulevées par les clients vers le personnel plus expert. Mais comme
nous l’avons signalé précédemment, ce service de localisation des experts est le plus souvent
restreint à un seul et même site.
5. Discussion
Les cinq cas ont permis d’analyser une certaine variété de services de localisation des experts
avec support informatique et support informel. De façon générale, nous avons relevé
la présence de solutions informatiques très hétérogènes, mais sans beaucoup de succès parmi
les utilisateurs. La solution informelle domine la localisation des experts dans les cinq
cas étudiés. Différentes motivations justifient cette prépondérance du SLE informel, comme
par exemple :
•
Le manque des données informatiques ou de leur mise à jour ;•
La faible précision dans la cible des experts des SLE informatiques ;•
La difficulté d’utilisation du service de localisation des experts dans les applications•
Le non accès du SLE informatique à certaines catégories du personnel ;•
L’absence d’interactivité et de flexibilité du SLE informatique par rapport au SLEune réorganisation des processus de localisation des experts, mais plutôt un effet
d’empilement des outils, qui à été appelé « effet millefeuille » par Isaac, Kalika et al.
(ISAAC, KALIKA et al. 2007). Cet effet a été observé pour les outils de communication et
de coordination. Nous constatons que la théorie du millefeuille est également valide dans le
cas des outils de localisation des experts.
Cette découverte inattendue nous invite à approfondir cette recherche afin de mieux comprendre
les facteurs qui déterminent cet effet et ses conséquences managériales. Déjà Isaac,
Kalika et al. (ISAAC, KALIKA et al. 2007) parlent des possibles effets négatifs, comme le
stress et la perte de temps pour s’orienter dans ces multiples solutions qui surchargent les
employés d’informations. Nous verrons les spécificités de la superposition des différentes
solutions dans le processus de localisation des experts.
6. Conclusions
L’importance de la connaissance pour un avantage concurrentiel durable stimule la mise en
place de solutions innovantes pour faciliter le transfert de connaissance. Parmi plusieurs
solutions possibles, le Service de Localisations des Experts vise à accélérer le processus
d’identification des collègues qui devraient être capables d’aider à la résolution d’un problème
donné.
Ce Service de Localisation des Experts se construit de manière informelle et s’appuie sur le
système de mémoire transactive des membres de l’organisation. A coté de ces solutions informelles,
un SLE informatique peut être proposé par la direction afin de faciliter encore
plus le transfert de connaissances. Toutefois, nous avons observé que l’adoption par les
employés de ces nouveaux outils se réalise avec gradualité, d’une part pour des problèmes
de fonctionnalité réduite des applications observées et d’autre part parce que des solutions
alternatives efficaces, notamment les SLE informels, existaient auparavant dans les organisations.
L’introduction du SLE informatique a donc généré la superposition des différentes solutions
de localisations des experts. Le SLE informel et le SLE informatique sont exploités en
tant que composants du système de mémoire transactive des individus de ces organisations.
Une sorte d’empilement des outils pour la recherche des experts se réalise et cet empilement
ressemble de près à l’effet millefeuille proposé par Isaac, Kalika et al. (ISAAC,
KALIKA et al. 2007) pour les outils de communication et coordination. Ces résultats nous
ouvrent une nouvelle direction de recherche pour mieux comprendre les facteurs qui déterminent
cet empilement des outils et leurs conséquences managériales.
7. Remerciements
Nous tenons à remercier les étudiants du Master SIO de l’IAE de Grenoble pour leur contribution
dans la collecte de certaines données : Hervé Bonnay, Géraldine Gustin, Jérémie
Lopes, Amélie Poussade, Bruno Sirigu, Jérémy Spinelli.
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